Qu'est-ce que le taux réel ?
Le taux réel est le rendement d'un placement une fois retirée l'inflation attendue sur la même période. Au premier ordre, on l'écrit : taux réel ≈ rendement nominal − inflation anticipée. Si une obligation à 10 ans rapporte 4,0 % par an et que le marché anticipe 2,2 % d'inflation moyenne, le rendement réel est d'environ 1,8 %. (Le calcul exact, (1 + nominal) / (1 + inflation) − 1, donne 1,76 % ; l'approximation suffit pour raisonner.)
Pour l'or, c'est le taux qui compte, plutôt que le taux nominal : il mesure ce que rapporte un placement sans risque en pouvoir d'achat, donc ce que l'on abandonne en détenant du métal qui ne verse rien.
TIPS et breakeven : comment le marché mesure le taux réel
Le taux réel n'est pas simplement estimé : il est observable, grâce aux TIPS (Treasury Inflation-Protected Securities), des obligations du Trésor américain dont le capital est réindexé sur l'indice des prix à la consommation (CPI). Leur coupon est fixe mais s'applique à un capital qui augmente avec l'inflation. Le rendement d'un TIPS est donc un rendement réel : c'est ce que le marché exige au-dessus de l'inflation.
L'écart entre le rendement d'une obligation nominale et celui d'un TIPS de même maturité s'appelle l'inflation point mort (breakeven inflation) : c'est l'inflation moyenne qui rendrait les deux placements équivalents. On a donc : rendement nominal = rendement réel + breakeven.
Attention : le breakeven n'est pas une prévision pure. Il intègre aussi des primes de liquidité (les TIPS sont moins échangés que les emprunts nominaux) et une prime de risque d'inflation. On le lit comme une mesure approximative des anticipations, pas comme une vérité.
Pourquoi l'or est sensible au taux réel
Un TIPS offre un rendement supérieur à l'inflation, garanti par l'État américain s'il est conservé jusqu'à l'échéance. L'or n'offre aucun rendement : son éventuelle hausse est son seul gain possible, et il engendre même de petits frais de conservation. Plus le taux réel est élevé, plus il est coûteux de renoncer à ce rendement pour détenir de l'or : c'est le coût d'opportunité.
À l'inverse, quand les taux réels sont proches de zéro ou négatifs, comme ce fut le cas en 2020-2021, renoncer au rendement des placements sans risque pour détenir de l'or ne coûte presque rien, car ces placements ne protégeaient guère le pouvoir d'achat. De nombreuses études ont observé une corrélation négative marquée entre le rendement réel à 10 ans et le prix de l'or sur de longues fenêtres, ce qui explique la place de cette relation dans les grilles d'analyse (voir aussi les facteurs du cours de l'or).
Un exemple chiffré (purement hypothétique)
Les chiffres qui suivent sont inventés pour illustrer le mécanisme ; ils ne correspondent à aucune situation de marché réelle. On part d'un rendement nominal à 10 ans de 4,0 % et d'un breakeven de 2,2 %, soit un taux réel d'environ 1,8 %. Que se passe-t-il quand l'un des deux bouge ?
| Scénario | Nominal 10 ans | Breakeven | Taux réel | Lecture usuelle pour l'or |
|---|---|---|---|---|
| Départ | 4,0 % | 2,2 % | ≈ 1,8 % | Situation de référence |
| A. Le nominal monte, l'inflation anticipée est stable | 4,5 % | 2,2 % | ≈ 2,3 % | Taux réel en hausse : plutôt défavorable |
| B. Le nominal est stable, l'inflation anticipée monte | 4,0 % | 2,5 % | ≈ 1,5 % | Taux réel en baisse : plutôt favorable |
| C. Le nominal et l'inflation anticipée montent d'autant | 4,3 % | 2,5 % | ≈ 1,8 % | Taux réel inchangé : pas de pression particulière |
Le scénario C est le plus instructif : le rendement obligataire a augmenté, mais le taux réel n'a pas bougé. Une hausse des taux nominaux n'est donc pas, en soi, une mauvaise nouvelle pour l'or ; tout dépend de la part qui revient à l'inflation anticipée.
Pour mesurer le coût d'opportunité : avec 100 000 dollars (montant illustratif) placés en TIPS à un rendement réel de 1,8 %, on gagne environ 1 800 dollars par an au-dessus de l'inflation ; à 2,3 %, environ 2 300 dollars. Ces 500 dollars supplémentaires sont le manque à gagner d'un détenteur d'or en passant d'un scénario à l'autre.
Les séries FRED à connaître
La base de données FRED de la Réserve fédérale de Saint-Louis publie gratuitement les séries utiles, mises à jour quotidiennement avec un léger décalage.
| Série | Ce qu'elle mesure | Utilité pour l'or |
|---|---|---|
| DFII10 | Rendement des TIPS à 10 ans (maturité constante), c'est-à-dire le taux réel à 10 ans | Série de référence pour la relation avec l'or |
| DGS10 | Rendement nominal des bons du Trésor à 10 ans (maturité constante) | Point de départ : nominal = réel + breakeven |
| T10YIE | Inflation point mort (breakeven) à 10 ans, déduite de l'écart entre nominal et TIPS | Isole la part « inflation anticipée » dans le nominal |
| DFII5, DGS5, T5YIE | Équivalents à 5 ans | Réaction plus sensible aux anticipations de politique monétaire à court terme |
On peut vérifier la cohérence avec la relation DFII10 ≈ DGS10 − T10YIE. XAU Terminal affiche les taux américains en continu et les replace dans le contexte macro du marché de l'or : voir la page cours de l'or XAU/USD.
Comment s'en servir sans se tromper
- Raisonner en variations. Les mouvements de l'or suivent plus souvent les changements de taux réel que leur niveau absolu.
- Décomposer. Quand le rendement nominal bouge, regardez si c'est le breakeven ou le taux réel qui varie (scénarios A à C ci-dessus).
- Surveiller les chocs de politique monétaire. Les annonces de la Fed et des données comme le CPI déplacent les anticipations de taux, donc le taux réel, en quelques minutes : voir publications économiques et or.
- Garder la maturité en tête. Le 10 ans est la référence usuelle, mais d'autres maturités peuvent raconter une autre histoire.
Limites : une relation instable
La corrélation entre taux réels et or n'est ni constante ni une loi. Plusieurs raisons à cela :
- Des phases de décrochage. Sur certaines périodes depuis 2022, l'or a progressé alors que les taux réels restaient élevés, ce que beaucoup d'analystes attribuent en partie aux achats des banques centrales et à la demande de protection géopolitique.
- Des chocs de confiance et de liquidité. En cas de crise, la demande de refuge ou la vente forcée peut l'emporter sur le mécanisme du coût d'opportunité.
- Des mesures imparfaites. Le breakeven contient des primes de liquidité et de risque ; les TIPS sont soumis à des effets saisonniers liés au CPI.
- D'autres facteurs en parallèle. Dollar, flux d'ETF, demande physique et positions spéculatives pèsent aussi sur le prix.
Le taux réel est donc un filtre de lecture utile, pas un outil de prévision. Une corrélation passée ne garantit rien pour la suite.